dimanche 5 mars 2017

Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations


Ce n’est pas moi qui l’affirme mais l’indispensable Nicolas Bouvier dans « L’usage du monde ». Je ne sais pas comment j’ai pu me passer de ce bouquin (paru en 1963), récit de voyage, mais aussi et surtout manuel de routard écrit avec un brio à vous donner envie de laisser tomber toute forme de stylo ou de clavier : je suis jaloux des gens qui écrivent aussi bien.
Merci donc à Benoit, qui a tapé dans le mille en m’apportant cette petite merveille, qu’il faudrait avoir lue avant d’embarquer dans n’importe quel avion pour n’importe quelle destination.

Ecoutez plutôt, 2 extraits pris au hasard….
Dans le premier, nous sommes à Belgrade en 1953….
« Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui n’était déjà plus moderne et ne semble devoir jamais être ancien. Grand Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. »
Plus loin dans un village d’Anatolie…
« Tout en rabotant ses lattes, le marchand de cercueils discute avec son frangin qui occupe la boutique voisine et, par un heureux concours de circonstances, fabrique justement des fusils. La mort n’entre pour rien dans leur conversation, tout émaillée d’éclats de rire et de ces mots qu’à force de voir dans les pissoirs en toutes lettres ou en pictogrammes on finit quand même par connaitre. Quant aux cercueils ce sont de simples clayonnages de liteaux couverts de contreplaqué ou même de papier fort superbement décoré. Orange noir et bleu avec de grandes coulées d’or et des croix tréflées à la peinture d’argent. C’est un toc somptueux qu’un enfant crèverait d’un coup de pied. Mais ici où les arbres sont rares à quoi sert d’emporter du bon bois sous la terre ? »
Allez, encore un petit dernier pour la route (c’est le cas de le dire !) :
« A l’est d’Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou pour une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir dans le primus à l’abri d’une roue. Adossé à une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase […]. On s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas pesant moins d’un kilo et le mot bonheur parait bien maigre pour décrire ce qui vous arrive. »


200 pages de ce style, on en reste le souffle coupé.

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