jeudi 23 mars 2017

Absence(s)

Me voici encore une fois dans un avion qui m’éloigne de Fès. Encore une fois pour la bonne cause puisque nous fêterons, avec Philippe, cette semaine, les 90 ans de Maman, à la montagne, aux Contamines….
L’absence est à l’amour ce qu’est au feu, le vent
Il éteint le petit, il attise le grand
Ces absences, de ce qu’autrefois on appelait le « domicile conjugal », ont toujours pour moi les 2 sens que l’on peut donner au fait d’être absent : ne pas être (quelque part ou avec quelqu’un) et subir une absence, un trou, un manque…. C’est un laps de temps, qui, meublé d’activité ou de bonheur ou d’émotion ou de rien du tout, n’appartiendra jamais à la mémoire commune que nous nous tricotons à Fès.

Sur l’air bien connu de Johnny, avec les paroles revisitées : attttiseeeeer le feu !

lundi 20 mars 2017

Bob

Bob, c’est le diminutif de Boubaker.

Vendeur de babouches de son état, lutin malicieux dont les yeux trahissent en permanence sa soif de vivre, ce berbère de Tafraout aurait pu (du !) faire du théatre. Il cite si bien Shakespeare !
Cela ne l’empêche pas d’être un vendeur de haute compétition. Il vendrait du sable à un algérien !
Au détour d’une conversation, en sirotant un thé au Ruined Garden il me parle de ses 3 enfants, 3 filles, toutes 3 à l’université, c’est sa fierté, de son gout pour la pêche à la mouche, dada peu banal dans un pays où il y a si peu d'eau, de la création du monde, parce que, tout de même, on est au Maroc, mais aussi du doute et de la curiosité dont il regrette qu’ils soient choses si peu partagées par ses compatriotes.

On s’est sentis au premier coup d’œil, c’est comme ça. Il sait que cette camaraderie sera passagère, parce que nous repartirons chacun dans nos univers, mais c’est sans importance, ce qui est pris n’est plus à prendre…..

vendredi 10 mars 2017

Taxis rouges

965 667. C’est le nombre de kilomètres inscrits au compteur du « petit taxi » que j’ai pris ce matin. Ici, à Fès, ils sont rouges (ils seront bleus à Rabat, vert à Azrou, jaune à Agadir, etc…).


Ils ne sortent pas des villes, mais, à raison de 2 voire 3 chauffeurs par voiture, ils parcourent 3 à 400 kilomètres par jour. Le mien aujourd’hui, à ce train, n’avait donc pas plus de 10 ans, ce qui est encore très jeune ici pour une voiture.
Quant au prix, ça nous fait presque honte : 10 dirhams (moins d’un Euro) pour une course de 5 km, et 30 cts pour le taxi collectif qui nous emmène dans la médina !
Sur ces bases, petit problème d’arithmétique : sachant qu’un taxi blanc (ceux qui font du ville à ville), parcourt en moyenne 450 kms par jour et que leur âge moyen est supérieur à 20 ans, combien de fois peut-il parcourir la distance de la Terre à la Lune avant d’être mis à la casse ?

lundi 6 mars 2017

Fainéanter, donc....


Suite du précédent
Je me demandais aussi comment j’avais pu, je le comprenais toujours trop tard, passer à côté de tant de choses dans les pays où nous avons eu la chance de séjourner. C’est que séjourner n’est pas villégiaturer. Il m’apparait évident, grâce à Nicolas Bouvier (et aussi paradoxal que cela puisse paraitre au premier abord), que pour commencer à tant soit peu observer, il faut d’abord ne rien faire d’autre, ne pas être accaparé par telle ou telle tâche, telle ou telle mission, qui vous aura conduit vers ces rivages. Il faut donc fainéanter, comme le dit si joliment cet auteur avec lequel on aurait vraiment aimé voyager. Mais il nous assure aussi qu’ « être heureux, c’est une occupation à plein temps ».

On me demande parfois comment « j’occupe mon temps » ici à Fès, et il est vrai que je m’étonne quelquefois de ne jamais m’ennuyer, alors que j’ai l’impression d’en faire si peu... Eh bien, même si j’ai encore des occupations en lien avec ce que j’ai fait pendant 40 ans, je prends le temps de baguenauder, de regarder, de m’arrêter, de lire et puis, bien sûr, de bavarder, d’engager la conversation avec un voisin de bistrot. En plus, ici, ils adorent ça....

Tiens, une prochaine fois, je vous parlerai de Bob……

dimanche 5 mars 2017

Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations


Ce n’est pas moi qui l’affirme mais l’indispensable Nicolas Bouvier dans « L’usage du monde ». Je ne sais pas comment j’ai pu me passer de ce bouquin (paru en 1963), récit de voyage, mais aussi et surtout manuel de routard écrit avec un brio à vous donner envie de laisser tomber toute forme de stylo ou de clavier : je suis jaloux des gens qui écrivent aussi bien.
Merci donc à Benoit, qui a tapé dans le mille en m’apportant cette petite merveille, qu’il faudrait avoir lue avant d’embarquer dans n’importe quel avion pour n’importe quelle destination.

Ecoutez plutôt, 2 extraits pris au hasard….
Dans le premier, nous sommes à Belgrade en 1953….
« Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui n’était déjà plus moderne et ne semble devoir jamais être ancien. Grand Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. »
Plus loin dans un village d’Anatolie…
« Tout en rabotant ses lattes, le marchand de cercueils discute avec son frangin qui occupe la boutique voisine et, par un heureux concours de circonstances, fabrique justement des fusils. La mort n’entre pour rien dans leur conversation, tout émaillée d’éclats de rire et de ces mots qu’à force de voir dans les pissoirs en toutes lettres ou en pictogrammes on finit quand même par connaitre. Quant aux cercueils ce sont de simples clayonnages de liteaux couverts de contreplaqué ou même de papier fort superbement décoré. Orange noir et bleu avec de grandes coulées d’or et des croix tréflées à la peinture d’argent. C’est un toc somptueux qu’un enfant crèverait d’un coup de pied. Mais ici où les arbres sont rares à quoi sert d’emporter du bon bois sous la terre ? »
Allez, encore un petit dernier pour la route (c’est le cas de le dire !) :
« A l’est d’Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou pour une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir dans le primus à l’abri d’une roue. Adossé à une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase […]. On s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas pesant moins d’un kilo et le mot bonheur parait bien maigre pour décrire ce qui vous arrive. »


200 pages de ce style, on en reste le souffle coupé.