Ce
n’est pas moi qui l’affirme mais l’indispensable Nicolas Bouvier dans
« L’usage du monde ». Je ne sais pas comment j’ai pu me passer de ce
bouquin (paru en 1963), récit de voyage, mais aussi et surtout manuel de
routard écrit avec un brio à vous donner envie de laisser tomber toute forme de
stylo ou de clavier : je suis jaloux des gens qui écrivent aussi bien.
Merci
donc à Benoit, qui a tapé dans le mille en m’apportant cette petite merveille,
qu’il faudrait avoir lue avant d’embarquer dans n’importe quel avion pour
n’importe quelle destination.
Ecoutez
plutôt, 2 extraits pris au hasard….
Dans
le premier, nous sommes à Belgrade en 1953….
« Il y a des villes trop pressées
par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu
capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières,
dans ce style administratif qui n’était déjà plus moderne et ne semble devoir
jamais être ancien. Grand Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et
quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un
sol arrosé de pots-de-vin. »
Plus
loin dans un village d’Anatolie…
« Tout en rabotant ses lattes, le
marchand de cercueils discute avec son frangin qui occupe la boutique voisine
et, par un heureux concours de circonstances, fabrique justement des fusils. La
mort n’entre pour rien dans leur conversation, tout émaillée d’éclats de rire
et de ces mots qu’à force de voir dans les pissoirs en toutes lettres ou en
pictogrammes on finit quand même par connaitre. Quant aux cercueils ce sont de
simples clayonnages de liteaux couverts de contreplaqué ou même de papier fort
superbement décoré. Orange noir et bleu avec de grandes coulées d’or et des
croix tréflées à la peinture d’argent. C’est un toc somptueux qu’un enfant
crèverait d’un coup de pied. Mais ici où les arbres sont rares à quoi sert
d’emporter du bon bois sous la terre ? »
Allez,
encore un petit dernier pour la route (c’est le cas de le dire !) :
« A l’est d’Erzerum, la piste est
très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou
pour une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la
nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure
tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir dans le primus à l’abri d’une
roue. Adossé à une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la
terre qui s’en va vers le Caucase […]. On s’empresse de couler cet instant
souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un
jour. On s’étire, on fait quelques pas pesant moins d’un kilo et le mot bonheur
parait bien maigre pour décrire ce qui vous arrive. »
200 pages de ce style, on en reste le souffle coupé.